Passer la frontière c'est se rappeler le "avant prohibition".
Là bas, on boit, on fume, on étale sur les plages ses bouts disgracieux de chair, qui ne passeraient aucune ligne de censure virtuelle d'un plateau de télévision.
Ai-je oublié ? Ce "avant" a-t-il vraiment existé ?
Je ne m'en souviens plus. Je n'ai plus que des images de bars catégorisés socialement et que des verres tenus avec la vaine élégance d'une vulgarité bourgeoise. La maxime serait plutôt dans ces
bars à vins qui essaiment aux quatre coins des quartiers branchés : « le flacon importe pourvu qu'on est l'ivresse ». Pour les amateurs de coudées franches, d'emphases gestuelles
latines, de joutes verbales les voilà relégués aux bars sinistrés de squartiers périphériques appendices non assumés des services sociaux, où la mixité des vies ne suffit plus à faire oublier les
abandonnés du destin. Alors si le cœur ardent, on se surprend à vouloir retrouver l'ambiance chaleureuse des troquets de quartier, un soir de marée montante où l'océan des âmes vient vivifier les
ruelles des villes, bousculer les habitudes mortifères, ouvrir les horizons, et parfois peut être arracher du port un cœur oublié, il est très fréquent que le spectacle soit décevant.
Telles les épaves échouées qui lacèrent la plage à marée basse, on ne voit alors que des hommes et femmes oubliés et s'oubliant, égarés dans le réconfort éphémère de l'alcool ou de quelques
secondes d'espérance d'un gain salvateur, spectacle honteux pour une société qui n'assume plus son propre reflet. Le patron a perdu de sa gouaille ancienne et de son embonpoint débonnaire, le
plus souvent le voilà le visage émacié avec le regard résigné d'un employé des services sociaux espérant l'heure de fermeture. L'océan est parti loin, là bas, et il ne semble plus rester ici que
le spectacle de cette grève à marée basse.
Il est peut être là bas entre « kanas » et « pintxos », là bas où l'on fume et on boit, où le bonheur ne s'achète pas encore dans l'espace étriqué d'une pharmacie, mais
peut se trouver dans les soirs de marée montante où la tristesse écume avec les rires, la fumée des cigarillos avec l'air du soir,
là bas où l'on a pas oublié...